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Publié le 30 juillet 2020
Un grand nom du spatial français et international s’est éteint le 13 avril. Le professeur Jacques-Émile Blamont a marqué le spatial français, européen, indien, américain et russe, l’étude du Soleil, l’exploration de la Lune, Vénus et Mars… entre autres.
Rares sont les hommes qui auraient pu se vanter d’avoir été à l’origine d’une des plus prestigieuses agences spatiales de la planète. Mais à l’origine de deux, sur deux continents différents, il n’y en a eu qu’un seul. Il s’appelait Jacques-Émile Blamont et il ne l’aurait pas fait, car il n’était pas homme à se vanter. Et pourtant, sa carrière aura été un inventaire à la Prévert d’idées brillantes qui ont profondément marqué l’histoire du secteur spatial.
Né le 13 octobre 1926, il acquiert très tôt le goût des sciences. Ce curieux insatiable intègre l’École normale supérieure en 1948 où il prépare sa thèse sous la direction du Pr. Alfred Kastler, futur prix Nobel de physique. Agrégation puis doctorat en poche, le jeune astrophysicien, entré au CNRS en 1952, est envoyé en 1957 à Colomb Béchar, en Algérie, pour mener des expériences sur les fusées-sondes Véronique. Le 10 mars 1959, grâce au largage de nuages de sodium à haute altitude, il met en évidence la turbopause. À 100 km d’altitude, elle marque la limite entre la basse atmosphère, qui est mélangée, et la haute atmosphère où n’existent plus de mouvements verticaux, mais où les composés se stratifient en fonction de la masse des molécules.
Ce succès le propulse sur le devant de la scène au moment où le Général de Gaulle, de retour aux affaires, décide de doter la France d’une agence spatiale. Directeur-adjoint puis directeur du service d’Aéronomie du CNRS, Jacques-Émile Blamont joue un rôle majeur pour convaincre les politiques de l’importance du projet. Lorsque le CNES est créé, en 1962, il en devient le directeur scientifique, poste qu’il ne quittera qu’en 1982, mais il restera conseiller scientifique du président de l’agence.
Dans la vidéo du CNES ci-dessous, Jacques-Émile Blamont se rappelle comment, des années après le succès de la fusée Diamant, le programme Ariane a marqué ce qu’il appelle un «grand développement».
Au sein de l’agence spatiale, il développe les premiers satellites français et son héritage est considérable. Dès 1963, il lance des programmes de recherche visionnaires, notamment sur la collecte de données par satellites, qui aboutira sur le programme Argos, précurseur des constellations pour l’Internet des objets, ou les mesures géodésiques par laser grâce à des satellites bardés de réflecteurs. Il développe la compétence du CNES dans le domaine des montgolfières infrarouges pour l’étude de la basse atmosphère et le sondage vertical de la haute atmosphère par lidar (télédétection par laser) dès 1967.
De 1962 à 1964, il joue aussi un rôle crucial dans la sélection du site de Kourou comme base de lancement pour succéder à Hammaguir dans le Sahara algérien. Quatre décennies plus tard il sera l’un des promoteurs de la création de l’Université de Guyane, effective en 2014.
En 1964, il est dépêché en Inde par le Général de Gaulle pour y effectuer le lancement de fusées-sondes fournies par le CNES. À Trivandrum, au Kerala, avec le Dr. Vikram Sarabhai, il met en place les infrastructures et les organisations qui permettront à l’Inde de démarrer son programme spatial et de créer sa propre agence, l’ISRO, en 1969.

Vérification de la satellisation d’Astérix A-1, le premier satellite français, par une équipe d’ingénieurs du CNES au Centre de Brétigny-sur-Orge en 1965. Jacques-Émile Blamont est le deuxième (debout) en partant de la gauche.
Crédit : CNES
En 1971, Jacques-Émile Blamont met en évidence l’existence du vent interstellaire et de l’enveloppe d’hydrogène autour des comètes. Il devient un interlocuteur incontournable pour les missions d’exploration planétaire, aussi bien avec la NASA qu’avec les Soviétiques, dont les sondes emportent désormais régulièrement des charges du CNES. Il développe les ballons que les sondes Vega larguent dans l’atmosphère de Vénus en 1985 et ceux prévus pour la mission Mars 1996, perdue au lancement. Il est aussi à l’origine du système de relais de données international qui équipe les orbiteurs martiens pour collecter les informations des atterrisseurs et rovers à la surface de la planète.
En 1994, il fournit un système de compression numérique d’image à bord de la sonde américaine Clementine, la première à explorer les pôles de la Lune et à y détecter des traces d’eau. Cette technologie va révolutionner la collecte d’imagerie pour l’exploration planétaire mais aussi pour l’observation de la Terre, civile et militaire.
En parallèle de ses activités au sein du CNRS et du CNES, Jacques-Émile Blamont n’a jamais cessé d’enseigner en premier, deuxième et troisième cycle jusqu’à sa retraite, dirigeant personnellement les travaux de thèse d’environ 80 étudiants.

Jacques Blamont en 2017 lors d’une table ronde consacrée au projet de «Fédération spatiale wikinomique».
Crédit : CNES/Christophe PEUS
Membre de nombreuses sociétés savantes et récipiendaire d’une multitude de prix et décorations, il a toujours mis son esprit brillant, d’une créativité exceptionnelle, au service de la connaissance mais aussi de la résolution des problèmes de l’humanité. On retrouve ainsi sa marque dans le programme spatial indien, largement tourné vers l’autosuffisance du pays. Il a aussi exprimé sa perception transverse des problèmes du monde et des voies à explorer pour y répondre à travers plusieurs ouvrages, dont une «Introduction au siècle des menaces», en 2004.
L’un de ses derniers projets était de mettre en réseau des compétences au travers d’une vaste plateforme virtuelle mondiale pour créer une «Fédération spatiale wikinomique» capable de combiner l’excellence des agences et la souplesse des innovateurs. Une façon, selon cet esprit toujours résolument moderne, de tirer le meilleur d’un bouillonnement d’idées chaotique dont il déplorait qu’autrement il n’aboutisse qu’à un mouvement brownien à résultante nulle.
Communiqué du CNES qui rend hommage au «père du programme spatial français».